Y’a pas d’soucis.

Ce matin, j’entre chez le buraliste. Je fais la queue. Arrive mon tour.
Bonjour. Un paquet de Golden Virginia, s’il vous plait.
– Y’a pas d’soucis.

Je paie. Je sourie à la dame qui m’a servi.


Merci. Au revoir.
– Y’a pas d’soucis.

Je sors sous le frais soleil de cette matinée orléanaise.

Je fais quelques pas. Devant moi, une jeune femme, le portable collé à l’oreille.
Joli déhanchement du bassin sur des jambes nues et bronzées.


Nous marchons à la même allure. Je capte la conversation.
Y’a pas d’soucis … Y’a pas d’soucis … Okiii ! … Y’a pas d’soucis … Y’a pas d’soucis … Okiiiiii ! Y’a pas d’soucis … Ciaociao. A plus.

Je tourne rue du Colombier. Elle continue rue des Carmes. Adieu, jolies gambettes.


Les portes automatiques de Carrefour City s’ouvrent devant moi.
Quelques clients épars. Une caissière songeuse. L’air est léger entre les rayons.
Un jeune couple fait ses courses.
Tu veux quoi comme fruits ?
– Chais pas.
– De ça ?
– Y’a pas d’soucis.
– J’en prends combien ?
– Ben … cinq six.
– Y’a pas d’soucis.

Ils se sourient. Ils ont l’air heureux.
Je termine mon parcours habituel ; rayon fruits, rayon pâtisserie, à droite, rayon pâtes et riz, à gauche …
J’ai dans les bras quelques articles; je ne prends jamais de panier.
J’arrive à la caisse. Une dame devant moi avec un chariot plein.
Vous n’avez presque rien; passez devant.
– Merci beaucoup, c’est très aimable à vous !
– Y’a pas d’soucis.

Je dépose mes articles sur le tapis roulant.
Pip, pip, pip, pip.
Neuf cinquante deux.
– Je dois avoir le compte exact …
– Y’a pas d’soucis.

Je donne la monnaie au centime près.
Vérifiez tout de même !
– Y’a pas d’soucis.
– Au revoir.

J’entends la caissière dire bonjour à la dame au chariot plein qui était devant elle depuis trois ou quatre minutes; elle ne devait pas l’avoir vue.

Je ne sais pourquoi, insidieusement, depuis que j’ai franchi le seuil de mon portail au début de ce modeste périple, une sorte d’inquiétude est née en moi.
Pourtant il fait beau. Tout se passe bien. Je n’ai rencontré aucun obstacle. Tout le monde semble de bonne humeur et est agréable avec moi.
Mais tandis que je parcours la centaine de mètres qui séparent Carrefour City de mon porche, je me sens mal à l’aise.

Devant mon ordinateur, je lis les nouvelles du jour. « L’armée syrienne intensifie ses raids à Damas« , « Campements démantelés à Lille : les Roms chassés, leurs animaux relogés« , « Les emplois d’avenir ne pourront pas remplacer une politique de croissance« …
Je déglutis mal.
Il faut que je retourne travailler sur le chantier que j’ai entrepris au début de l’été au lieu de prendre des vacances bien méritées.
Je sue comme une bête. Les clous se plantent de travers. Je me tape sur les doigts à plusieurs reprises; à la longue ça fait mal.

Vers quatorze heures, je vais à la pharmacie; je suis en rupture de stock des béta bloquants que je dois prendre chaque jour depuis mon infarctus.
En chemin, je rencontre une copine.
Bises.
Ça va ?
– Bof,
me fait-elle. Tu sais que j’ai perdu mon père il y a quinze jours. Et hier, Alex m’a quittée.
– Si tu veux, on prend un verre demain et tu m’en parles …
– Y’a pas d’soucis.

Ben merde alors, il lui faudrait quoi pour qu’elle ait des soucis ?

Je suis excédé. Un détour chez la fleuriste pour acheter quelques roses.
La fleuriste est jolie – comme toutes les fleuristes, je trouve.
Je lui tends les fleurs que j’ai choisies dans les sceaux à l’extérieur du magasin.
Vous pouvez me faire un bouquet ?
– Y’a pas d’soucis.


Je m’en fous ! Je voulais des roses !

Elle me regarde interloquée.
Incompréhension sur son visage.
Je lui explique. « Y’a pas d »soucis… pas grave, je voulais des roses. Soucis… Roses… »
Je dis ça sans me rendre compte, avoue-t-elle.
Ça m’insupporte, cette expression. Il y a des soucis. Partout. Tout autour de nous. Dans le monde.
Je pense à la vieille Roumaine qui fait la manche sous le cagna devant Carrefour City.
Oui, me dit-elle, mais on dit pas ça pour ça. Vous comprenez faut savoir c’est quand qu’on dit quoi !

Tout s’explique !
Il suffit de savoir c’est quand qu’on dit quoi !
Après… y’a pas d’soucis

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Un commentaire pour Y’a pas d’soucis.

  1. cestnabum dit :

    Bravo !

    Un instant, une journée, des inquiétudes diffuses et pourtant une seule expression. Le vocabulaire fiche le camp, les mots leur manquent. Plus ils se parlent sans rien avoir à se dire plus ils n’ont rien à se dire sans mot pour le dire.

    C’est très bien rendu. Merci

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