L’artiste, le galeriste, le chien et son os

Les chiens ont de la mémoire.
Contrairement à ce que croient la plupart des hommes, ils ne se souviennent pas seulement ce que leurs maitres leur apprennent à coup de trique ou de morceaux de sucre.
La preuve.
Il y a trois ans, je suis tombé sur un os. Un bel os bien « goûtu ».
Que font les chiens lorsqu’ils trouvent un os ?
Comme les humains qui mettent leurs vins en cave pour les bonifier, les chiens entèrent leurs os et, lorsqu’ils estiment qu’ils ont suffisamment gagné en saveur, ils les déterrent sans jamais avoir oublié où ils ont caché leur trésor.

En 2009 donc, j’ai trouvé un bel os.
On a beau être chien, on en est pas moins amateur d’art.
A cette époque, je recevais régulièrement des invitations pour les vernissages où se côtoit la fine fleur des notables orléanais.
Voici donc qu’un soir, je me rends près du temple dans l’une des plus prestigieuses galeries de notre ville.
Le maître des lieux m’accueille et me fait faire le tour du propriétaire.
Il faut dire que je le connais personnellement et l’apprécie.
De plus, je me suis trompé de jour ; le vernissage s’est déroulé la veille.
C’est donc en toute tranquillité que nous passons d’une salle à l’autre et qu’il me commente les toiles qui ornent les murs.

Je connais depuis longtemps l’artiste que j’avais encouragé, il y a bien des années de cela, à exposer ses œuvres.
Le fait qu’elle soit l’épouse du président du Conseil général n’a rien à voir à l’affaire ; le coup de pinceau est bon.
J’écoute donc avec plaisir les propos du galeriste.

Nous nous arrêtons un long moment devant un assemblage de petites huiles qui figure sur les cartons d’invitation.
Neuf portraits de bonnes trognes.

L’assemblage de portraits chez le galeriste – photo téléchargée sur le site de l’artiste

« Des portraits pris sur le vif, me dit le galeriste. Celui-ci est le boucher de Meung. Cet autre, l’épicier. »
Je goûte le talent qui est parvenu à fixer l’expression sur la toile, termine le périple, remercie et prends congés.

Cela ne suffit pas à faire un gros os « goûtu », me direz-vous.
Patience.

Quelques temps après, je suis invité à dîner chez des amis parisiens qui adorent les chiens.
La nourriture est excellente. La conversation vient naturellement sur la gente canine.
Avec autant d’appétit que s’il s’était agit d’un deuxième dessert, je feuillette un beau livre d’images d’Yann ARTHUS-BERTRAND intitulé « Les chiens ».

Je m’arrête devant une bouille qui me semble familière.
Le braque est beau mais il ne s’agit pas de lui.
Le maître me rappelle quelqu’un. Il ressemble vaguement à l’aumônier que j’ai eu autrefois, la moustache en plus. Mais non, ce n’est pas lui et mon souvenir est plus récent.
Je tourne les pages. Un nouveau visage m’interpelle. Serais-je un intime des modèles d’ARTHUS-BERTRAND ?

Soudain, le déclic.
Je n’en crois pas mes yeux.
Je vais de page en page fébrile.
L’un après l’autre m’apparaissent les visages « pris sur le vif » qui composent l’assemblage de portraits chez le galeriste.
Nom d’un chien !

Assemblage de clichés tirés du livre d’ARTHUS-BERTRAND et André PITTION-ROUSSILLON
« Les Chiens » aux éditions du Chêne.

Je prends en hâte des clichés des pages qui m’intéressent et dès le surlendemain téléphone à l’artiste.
– Pas le moins du monde ! Ce sont des portraits sur le vif !
– Allons ! Voyons ! Sois raisonnable ; ce sont les reproductions fidèles des modèles d’ARTHUS-BERTRAND.
– Il se peut que j’ai feuilleté le livre et que mon inconscient ait exhumé de vagues souvenirs.
– Donc pas « sur le vif » ?!!
– Je m’en suis peut-être vaguement inspiré.
– Ce sont des copies à peine interprétées. Yann ARTHUS-BERTRAND pourrait se froisser si tu ne lui as pas demandé l’emprunt. De plus, il est délicat que ton marchand les vendent pour des portraits sur le vif. Je ne m’y entends pas parfaitement en droits d’auteur mais cela pourrait être taxé de contrefaçon et de recel. Peut-être serait-il bon, par précaution, de consulter un spécialiste et, à tout le moins, de prévenir par courtoisie le galeriste.
– Entendu.

Nous raccrochons.

Un an se passe sans que j’ose parler de l’affaire au galeriste.

Quelques temps plus tard, nouvelle exposition de l’artiste au même endroit.
J’entre et, voulant croire que tout à été arrangé comme il se doit, je raconte mon histoire au maitre des lieux.
Embarras. De conversation sur le sujet entre lui et l’artiste, point.
Me voila moi-même mis en cause. On me demande des preuves, le titre du livre, mes clichés.
Je reviens, la queue entre les jambes, avec mes documents.
J’explique qu’il était délicat d’en parler plutôt, qu’il me parait naturel que l’affaire se soit discutée entre eux, que  je veux croire que l’artiste, femme d’un sénateur chargé de garantir le droit, a aujourd’hui fait le nécessaire.

Depuis, la peintre fait partie des artistes permanents de la galerie.
Elle siège au conseil d’administration de la plus importantes des associations d’artistes d’Orléans.
J’ai parlé à son président de mon vieil os. Il n’a pas paru étonné. Il y a quelques années, une toile du même auteur reproduisait une publicité assez connue.

De l’eau a coulé sous les ponts.
Parcourant aujourd’hui les pages du Net, je suis tombé sur le site de l’artiste où figure en bonne place (ici) la photo de l’assemblage de toiles.

Gageons qu’Yann ARTHUS-BERTRAND a été saisi de l’affaire et qu’il a accordé de bonne grâce son autorisation.
Tout est bien qui finit bien dans une société où l’art est estimé à sa juste valeur et le droit respecté.

Je peux enterrer à nouveau ce vieil os ; il n’a plus de saveur.

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5 commentaires pour L’artiste, le galeriste, le chien et son os

  1. minijack dit :

    Je crois en effet que vous aviez déterré là un os qui n’a plus aucun goût. La plupart des écoles d’art utilisent des photos comme modèles donnés en exercice à leurs élèves. Certaines sont célèbres, d’autres moins, mais dans tous les cas, avec ou sans l’autorisation du photographe, il ne s’agit pas de « reproduction » illégale puisque le sujet est entièrement réinterprété par l’artiste peintre qui s’en inspire, certes, mais crée manuellement une toute nouvelle oeuvre.
    C’est comme en littérature, ce n’est pas parce qu’un « sujet » aurait été traité par quelques grands auteurs que l’on doive se voir interdire de le traiter également. Sinon, les humoristes n’auraient plus aucune possibilité de commettre leurs parodies.
    Par contre, il y a lieu de s’étonner de la présentation qui en est faite par le marchand d’art : annoncer « des portraits pris sur le vif » n’est rien d’autre qu’une tromperie avérée.

    • Vous présentez là une interprétation très personnelle de la Loi n° 57-298 du 11 mars 1957 sur la propriété littéraire et artistique qui précise en son art.1 « L’auteur d’une oeuvre de l’esprit jouit sur cette oeuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous. » et en son art.40 « Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l’adaptation ou la transformation, l’arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque ». … Transformation … par un art ou un procédé quelconque … illicite, donc.
      Mais mon point de vue n’est que celui d’un chien, ni juriste ni juge …

  2. cestnabum dit :

    Mon gentil chien

    Je suis ravi de voir MiniJack venir défendre ici une femme de notable. Cela donne un intérêt supplémentaire à ce modeste emprunt sans importance. Mais dans ce monde d’important, être pris la main au collet n’est acceptable … Et il y a toujours des valets pour défendre leurs maîtres !

  3. Miguel dit :

    “Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l’adaptation ou la transformation, l’arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque” : Heu… as-tu toi-même demandé à l’éditeur de Yann ARTHUS-BERTRAND l’autorisation de publier les photos ?…. Je dis ça… j’ai rien dit 🙂

    Mais ta question est intéressante…
    Lorsqu’un peinte ré-interprête la peinture d’un autre peintre, est-ce de l’art ou du plagiat ? C’est quand-même une démarche hyper-classique, pour un artiste de s’enrichir des découvertes des autres… Pour moi, celui qui est fautif, c’est celui qui fait croire que la peinture est prise sur le vif. Reste à savoir si le galeriste a purement brodé pour répondre à une question dont il n’avait pas la réponse, si c’est par malice, ou si c’est le peintre qui a « oublié » de lui dire sa source d’inspiration…

    Je dirais donc que c’est une question d’honnêteté, plus que de propriété, intellectuelle.

    • Pour répondre à ta question, Miguel : Non, je n’ai pas demandé l’autorisation de reproduire les détails des photographies d’Arthus Bertrand.
      Mais nous ne sommes pas dans le même cas de figure. j’ai cité mes sources (Auteurs, ouvrage, éditeur) ne laissant ainsi subsister aucune équivoque sur leur origine.
      De plus, je n’ai pas réalisé une œuvre en reproduisant ces extraits. Je les ai fait figurer tels quels, sans transformation, dans leur état original.
      Le peintre, par contre, ne cite pas sa source. Il la dissimule même en prétendant avoir réalisé des portraits « sur le vif », information relayée par le galeriste et confirmée lors d’un appel téléphonique.

      Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’une pratique est courante qu’elle devient légale.
      La loi du 11 mars 1957 reprise dans le Code de la propriété littéraire et artistique est formelle. Dix années de pratique du droit d’auteur me permettent d’en attester.

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